Les Fils du Vent

Les Fils du Vent de Xavier Pivano aux Éditions Ligne Continue

Roman de Xavier Pivano

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Lorsqu’Arnaud reçu cette curieuse lettre d’un inconnu qui prétendait être son père, il ne pouvait imaginer qu’elle l’entraînerait si loin. Si loin de chez lui bien sûr, mais aussi de lui-même. De sa nature profonde. Au terme d’un long périple sur les pentes escarpées de l’Himalaya, il retrouvera un père disparu depuis de nombreuses années. Mais était-ce vraiment le père auquel il s’attendait ? Pas si sûr…

Arnaud

Tout d’abord, une vague lueur apparut derrière la courbe sombre de la Terre, puis des rayons fugaces illuminèrent l’atmosphère et le soleil jaillit du néant alors que l’avion plongeait à sa rencontre. Aussitôt, une hôtesse se précipita dans les allées en fermant les hublots, afin que la trop forte luminosité ne gênât les passagers de la classe affaire du vol direct Paris – Delhi.
Arnaud l’en empêcha d’un sourire. Il désirait contempler le lever de soleil dans toute sa splendeur. Bien qu’il fût un cadre avisé dans la pleine force de l’âge, il gardait encore la capacité de s’émerveiller à la vue d’un spectacle aussi naturel et… quotidien. L’enfant qu’il avait été, devait encore sommeiller quelque part en lui.
Peut-être était-ce pour cela qu’il avait organisé sa tournée auprès de ses clients asiatiques, en prévoyant une étape de deux semaines en Inde. Deux semaines pour retrouver un père disparu depuis des décennies !
Arnaud soupira, cela paraissait d’un coup bien dérisoire. Mais il n’avait pas pu dégager plus de temps dans son planning toujours si surchargé et surtout, il craignait que toute cette histoire ne fût qu’un ridicule canular.
L’hôtesse vint lui proposer une tasse de café qu’il accepta volontiers. Arnaud releva le fauteuil et déplia la petite tablette devant lui. Le café d’une main, il se pencha sur cette lettre mystérieuse qu’il avait reçue un mois auparavant. Il la relut pour la énième fois.

« Mon cher Arnaud,
La transformation a commencé depuis quelques jours déjà et je ne sais vraiment pas ce que je vais devenir. Peut-être ne pourrais-je plus écrire, plus penser, plus être ce que j’ai toujours été. Je n’en sais rien. Aussi, je préfère t’envoyer ces quelques mots, au cas où mes facultés futures ne me permettent pas de le faire plus tard.
J’ai fait parvenir à ta sœur Émilie, le même courrier, mais je doute qu’elle en tienne compte… Elle n’est pas aussi aventureuse que toi. »

Arnaud interrompit sa lecture, le temps d’une réflexion : était-il toujours ce jeune homme aventureux de qui cet homme — son père ! ? — prétendait se souvenir ? Non ! Assurément non… Arnaud caressa avec amertume son visage replet et pinça les bourrelets qui s’amoncelaient sur son ventre. Les repas d’affaire et une vie trop sédentaire avaient renvoyé la silhouette sportive du jeune homme qu’il avait été, dans un passé définitivement révolu. Arnaud en ressentit un douloureux pincement au cœur. Était-il aujourd’hui l’homme qu’il rêvait d’être hier ? Pour éviter de répondre à cette question, il reprit la lecture de la lettre.

« Tu étais un adolescent lorsque ta mère et moi, nous nous sommes séparés. Émilie et toi, vous êtes partis vivre avec elle, et moi, j’ai suivi d’autres chemins. Des chemins de traverse pour être plus précis. Des chemins qui mènent nulle part… ou du moins là où l’on ne cherche pas à aller. Ces chemins m’ont conduit ici, où je me trouve actuellement, et je ne suis pas mécontent. Ils m’auront permis de vivre une aventure hors du commun. Une aventure venue du fond des âges et que seuls les Fils du Vent peuvent avoir la chance de découvrir.
Je m’emballe, je m’emballe mais peut-être ne restera-t-il plus rien de moi dans quelques jours. Tant que la transformation n’est pas terminée, rien n’est sûr. Il y a eu tant d’échecs par le passé et si peu d’élus… »

Arnaud fit une nouvelle pause. Il n’aimait pas ce passage, il y voyait les paroles d’un allumé, d’un fou atteint de mysticisme aigu. Il s’était demandé s’il n’était pas au cœur d’une machination diabolique orchestrée par le lobby anti-contraception de religieux fanatiques. Sa société fabriquait effectivement divers moyens de contraceptions et elle subissait régulièrement les assauts de militants zélés, stimulés par les propos inconséquents de leurs guides spirituels.

« Mon fils chéri, — car tu resteras toujours mon fils chéri malgré l’éloignement et les vicissitudes de la vie — je te joins quelques pages que j’ai rédigées après notre séparation, à titre de psychothérapie personnelle. Tu excuseras le style sommaire et parfois les formules outrancières qui me vinrent lorsque ta mère décida unilatéralement de me quitter. Sache que je ne lui en porte pas rancune. J’ai fort heureusement dépassé ce stade. En définitive, elle m’aura permis ainsi de m’épanouir au-delà de toute espérance… »

Arnaud se souvenait avec honte de quelle manière, sa mère, sa sœur Émilie et lui-même avaient abandonné son père au cœur d’une dépression redoutable. Il réalisait maintenant en ayant lui-même atteint les quarante ans, combien l’homme devenait fragile et vulnérable en dépassant cet âge fatidique. Arnaud affrontait à son tour la middle life crisis, — comme disaient ses partenaires anglo-saxons — la crise de milieu de vie, ce tournant douloureux de l’existence où l’on se rendait compte que la jeunesse s’était envolée et que le temps filait à une allure vertigineuse.
L’heure du bilan avait sonné pour lui aussi. Arnaud se savait à son apogée. Il était au sommet de sa carrière professionnelle, il usait d’un large pouvoir de décision, et disposait de capacités financières plus que satisfaisantes. Le midi de la vie lui allait bien en apparence, mais il pressentait que c’était aussi l’instant où allait naître le crépuscule.
N’avait-il pas lu qu’une nouvelle hypothèse des scientifiques laissait supposer que la crise de milieu de vie pourrait être tout simplement liée au vieillissement du cerveau ?
Un colloque de spécialistes avait évoqué cette pathologie caractérisée, selon un des orateurs, par « des difficultés de concentration, des difficultés à rassembler ses idées et à les exprimer clairement, ainsi qu’à prendre des décisions, une baisse des capacités intellectuelles, un défaut de performance, des difficultés à faire des projets d’avenir, une perte d’intérêt pour ses tâches habituelles, une diminution des contacts sociaux, un manque d’entrain, une grande fatigabilité ». Or les chercheurs avaient noté que ces symptômes étaient souvent associés à un déficit précoce de certains neurotransmetteurs, dopaminergiques en particulier.
Allait-il lui aussi souffrir de carence en dopamine, elle qui joue un rôle si fondamental dans de très nombreux processus cérébraux ? Et dans ce cas, qu’allait-il devenir ?
Arnaud avait pris peur ; il avait alors commencé à se poser des questions. Cela avait débuté par une minuscule fêlure dans le vernis bien lisse de son existence. Sa mère avait déclenché un Alzheimer et d’un coup il se retrouvait au carrefour de deux générations : celle de ses enfants, à qui il n’était plus indispensable, et celle de sa mère, dont il devenait responsable.
Puis un jour, le sujet qu’il avait refoulé au plus profond de lui-même depuis des années, revint sous la forme d’une lettre étrange, écrite par un inconnu qui se disait… son père. La question non élucidée enfouie dans son subconscient avait alors ressurgi avec une douloureuse acuité : qu’était devenu ce père qu’ils avaient rejeté si misérablement ?
À l’époque, si Arnaud n’avait pas été aussi empêtré dans les tourments de l’adolescence, peut-être n’aurait-il pas abandonné son père à lui-même et lui aurait-il insufflé un peu de l’énergie de sa jeunesse ou de son amour tout simplement. Mais il n’était alors qu’un pauvre petit con égoïste… Arnaud sentit les larmes lui monter aux yeux. L’hôtesse, attentive, s’empressa auprès de lui :
« Vous vous sentez bien ? demanda-t-elle d’un ton inquiet.
- Oui… merci de vous préoccuper de moi », répondit Arnaud en affichant un pâle sourire qui signifiait tout le contraire.
Il reprit sa lecture en connaissant par avance les mots que son… père… avait voulu lui transmettre.

« Je sais que tu douteras de la véracité de cet écrit. Je t’entends tapoter sur ta calculette et additionner les chiffres pour calculer mon âge. Oui, tu as bien lu, j’ai dépassé les soixante-dix ans ! Et je suis toujours là… et pour très longtemps encore. Car… mais cela, je ne te le dirais que si tu viens me rejoindre. Quel que soit mon état d’alors ! J’ai laissé une enveloppe pour toi, au monastère. Au cas où je ne serais plus capable de te parler… »

Là, cela devenait tout simplement du délire. Arnaud butait systématiquement sur ces derniers termes : monastère ; incapacité à parler.
Que signifiait tout cela ?
Il ressentait aussi, à chaque fois, une intense frayeur. Sa mère perdait peu à peu la mémoire et son père — si réellement cet homme était bien lui — semblait atteint d’une étrange maladie dégénérative.
Avec une hérédité aussi lourde, Arnaud se mit à craindre pour sa propre santé mentale. « Ne devrais-je pas chercher à rencontrer ce type afin de connaître la vérité sur cette affaire ? » s’était-il demandé un jour, en s’éveillant en sueur après avoir fait un angoissant cauchemar.
Cette nouvelle inconnue dans son existence l’avait décidé à accomplir ce voyage. Du moins cet aparté dans une tournée commerciale prévue de longue date. Les affaires resteront toujours les affaires and time is money.

Arnaud prit l’enveloppe en papier kraft entre ses mains et la regarda avec attention. D’après le tampon, elle avait été postée à Leh. Quelques rapides recherches lui apprirent qu’il s’agissait de la ville la plus importante du Ladakh, province du nord de l’Inde, située dans la vallée de l’Indus à trois mille cinq cents mètres d’altitude.

Il sortit le cahier d’écolier tout écorné, décoloré et maculé de taches, puis il recommença la lecture du journal de son père : « C’était un soir de déprime…

Photographie du voyage ayant inspiré le roman Les Fils du Vent de Xavier Pivano

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