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Le Temps d'un Voyage

Le Temps d'un Voyage de Xavier Pivano aux Éditions Ligne Continue

de Xavier Pivano

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Livre 20€   -   eBook 4,99€

Pourquoi la mort frappe-t-elle toute une équipe de chercheurs au cœur de la forêt amazonienne ? Pourquoi la tribu indienne qui les avait accueillis est-elle décimée en une nuit ? Serait-ce la découverte d’une plante aux vertus extraordinaires qui aurait déclenché ce déferlement de passions les plus violentes ? Mais qui ne serait pas prêt à tuer pour posséder le don de voir l’avenir ? Une jeune femme peut-être. Une jeune femme en fuite que le destin guidera sur les pas de ses ancêtres et qui porte en elle, sans le savoir, la clef de l’énigme… Thriller sans concession, “Le Temps d’un Voyage” nous transporte aux confins du Pérou, de la Colombie et du Brésil, en passant par Venise, Chicago et Istanbul.

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Photographie du voyage ayant inspiré le roman Le Temps d'un Voyage de Xavier Pivano

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Embarquement

Je m’arrêtai de marcher, déposai mon sac trop lourd à mes pieds, sortis un mouchoir de ma poche et m’épongeai le front d’un geste las. À cet instant, un éclat de rire retentit derrière mon dos.
Croyant que l’on se moquait de moi, je me retournai avec une lenteur calculée, prêt à affronter les quolibets. Tout d’abord, je ne remarquai rien de particulier. Je scrutai alors les berges du fleuve à la recherche des rires joyeux qui en jaillissaient mystérieusement. Je fouillai du regard les flaques de boue abandonnées par la décrue, que les pluies de la veille avaient encore gonflées.
Soudain, comme surgissant de nulle part, une silhouette d’enfant apparut au milieu d’une mare fangeuse. Le premier moment de surprise passé, je l’observai avec attention. La silhouette était celle d’une petite fille de six ou sept ans, maculée de limon. Elle se roulait sur la rive et son corps était luisant de glaise rouge. Elle riait aux éclats. Ses dents blanches et menues resplendissaient dans la douce lumière matinale. Ses yeux bleus pétillaient de joie. Faisant écho à sa voix, des rires fusèrent tout autour d’elle, alors que des diables rouges surgissaient, tels des pantins désarticulés hors de leurs cachettes gluantes.
Bientôt les berges désertes s’animèrent et une dizaine de gamins se précipitèrent dans le courant. Ils s’ébrouèrent comme de jeunes chiots turbulents. Ils couraient en tous sens, se poursuivaient, s’attrapaient en riant et de brèves coalitions se formaient pour jeter au fond de l’eau une petite victime ravie.
Je me mis à sourire, un sourire moqueur tourné vers moi-même. Je devenais paranoïaque dans ce pays sauvage. Toujours sur le qui-vive, j’imaginais le pire à chaque instant.
Soulagé de m’être trompé, je pris le temps de regarder les enfants se chamailler et rire si fort, avec tant de légèreté, sans aucune arrière-pensée, que je me sentis ému et honteux d’avoir imaginé que l’on se moquait de moi. Pourtant cela n’aurait pas été la première fois.
Des images de mon enfance, si lointaine, me revinrent à l’esprit. L’insouciance, voilà ce que je regrettais et ce que j’enviais le plus à ces gamins heureux de l’instant fugitif.
Je m’assis sur mon sac, les yeux rêveurs. J’aurais dû me hâter mais une douce lassitude m’envahissait, engourdissant mes membres et mon cerveau. Je farfouillai dans une des poches de mon pantalon de brousse et en sortis un sac plastique garni de tabac. Je dégageai une feuille blanche et fine de son étui, et avec application, me roulai une cigarette. Je savais qu’il était trop tôt pour fumer. Je savais que je devais arrêter cette funeste habitude. Je le savais. Un point, c’est tout. Peut-être un jour en aurais-je le courage !
J’écartai ces pensées moroses qui me gâchaient le plaisir de voir s’envoler les volutes bleutées dans l’air déjà chaud du matin. Je reportai mon attention vers la rive du fleuve.
Les enfants s’éclaboussaient en hurlant de rire. Des cris perçants résonnaient, déchirant le paisible brouhaha ambiant des quais. Un groupe de gamins s’en prit à la petite fille. Ils la soulevèrent et la projetèrent en l’air plusieurs fois, la rattrapant dans l’eau pour la soulever de nouveau. Ses hurlements joyeux ne fléchissaient pas ses tourmenteurs. Toutefois, fatigués par l’effort, ils la laissèrent choir et elle disparut au fond de l’eau.
Je fronçai les sourcils et suspendis mon geste alors que je m’apprêtais à aspirer une nouvelle bouffée de ma cigarette. Mon sourire bienveillant se figea. Je retins ma respiration le temps de voir réapparaître la petite fille.
Elle surgit des flots et sa chevelure défaite donna à son corps frêle un écrin d’or fin. Surpris, je détaillai avec attention le petit personnage qui sortait maintenant de l’eau et s’avançait d’un pas sautillant sur la berge.
Elle avait le teint très clair en comparaison de ses camarades bruns ou noirs de peau. Elle portait un minuscule short et marchait pieds nus. Ses cheveux blonds semblaient saugrenus au milieu de toutes les têtes brunes qui l’entouraient. Déjà ses yeux bleus étaient surprenants mais l’or de sa chevelure m’intrigua et je m’attardai à la regarder plus que je n’aurais dû. J’allais arriver une nouvelle fois en retard pour l’embarquement et me retrouverai avec les plus mauvaises places sur le bateau.
La petite se mit à courir dans ma direction et ses camarades lui crièrent des « até logo ! » pleins de regrets de la voir partir. Elle se retourna et leur fit de grands signes avec les bras levés. Je ne pus entendre sa réponse. Elle passa devant moi comme le courant d’air qui faisait tant défaut maintenant. L’atmosphère était devenue lourde, oppressante.
J’écrasai mon mégot sur le bord du chemin, repris mon sac sur le dos et suivis les Indiens, métis et autres caboclos qui se dirigeaient, chargés comme des mulets, vers les appontements de fortune où étaient amarrés les bateaux en partance. Je me frayai un passage dans la foule. Les dockers déchargeaient les cales alors que les passagers s’installaient sur les ponts supérieurs, en fonction de leurs moyens. J’étais toujours un peu perdu dans ce genre de situation. Trop de monde. Trop d’agitation. Peu de sollicitude.
J’observai la rangée de bateaux qui s’alignaient sur la berge : tous typiques du bassin de l’Amazone ; de deux à trois ponts suivant la taille et la richesse. Je déambulai sur le quai quelques instants, à la recherche d’une embarcation en partance pour Belém.
Des rabatteurs me sollicitaient sans connaître ma destination. Je demandais « Va para Belém ? » et tous me répondaient « Si, si se va ! ». À croire que toute la flotte allait descendre le río Marañon ce matin, pour rejoindre Belém. Je doutais de voir une telle flottille se laisser emporter par le courant sans qu’aucun d’eux ne se dirigeât vers l’amont du fleuve. Peut-être mon accent était-il mauvais et ne le comprenaient-ils pas ? Peut-être avais-je mal entendu leurs réponses ? Je soupirai bruyamment, exaspéré.
Je refis une nouvelle fois le tour du quai, m’approchant de chaque bateau pour tenter de lire la pancarte — lorsqu’il y en avait une —, qui indiquait le port d’arrivée de l’embarcation. Je me plantai devant un vieux rafiot dont la peinture avait été refaite récemment. Son charme désuet me plut. Il affichait une tranquille assurance. Comme s’il avait survécu à de nombreuses aventures !
J’imaginai des échouages sur des bancs de sable à la saison sèche, lorsque les eaux se rétractaient pour retourner dans le lit débonnaire du fleuve.
Je fermai les yeux et les brumes matinales entourèrent le rafiot d’une étreinte mortelle, risquant de le précipiter contre les pièges meurtriers des îles flottantes. Parti dans une de mes interminables rêveries, je restai là, sans bouger, observant sans voir le bateau à trois ponts blancs et bleus qui flottait, paisible, sur les eaux blanches du río Marañon.
Un docker me bouscula en m’injuriant. Je n’entendis que le « gringo ! » méprisant qui ponctua son injure. Je lui répondis en le traitant de tous les noms d’oiseaux, en français, car comme tout le monde le sait, les dockers sont des hommes robustes et particulièrement costauds. Mieux valait éviter une altercation avec ce genre de gaillard.
Je m’apprêtais à repartir à la recherche d’un embarquement pour Belém lorsqu’une petite voix, espiègle et chantante, m’interpella : « Tu vas où ? »
Je me retournai, surpris d’entendre parler français alors que le brésilien était la seule langue dont je comprenais quelques mots autour de moi. J’avais renoncé à apprendre des bribes de dialectes indiens. Il y en avait trop !
La petite fille aux yeux bleus et aux cheveux dorés se tenait devant moi. Elle renouvela sa question :
« Tu vas où ?
- Bonjour petite ! Je cherche un bateau pour Belém. Tu en connais un ?
- Oui, celui de mon papa !
- Et lequel est-ce ?
- Celui-là, dit-elle en pointant un doigt vers le rafiot repeint de neuf devant lequel je rêvassais quelques instants auparavant.
- Voilà qui tombe bien ! Je le trouve très joli.
- Je sais. J’ai tout repeint avec mon papa.
- Ah oui ! Et qui c’est ton papa ?
- Le capitaine. Viens, je vais te montrer comme il est beau.
- Qui ça ? Ton papa ?
- Mais non. Le bateau ! Que tu es bête ! »
Je souris avec contentement. Enfin, un peu de sollicitude ! La petite fille me guida et me fit visiter le moindre recoin du caboteur. Il était bien entretenu. La marchandise rangée soigneusement sur le pont inférieur. Les coursives et les ponts supérieurs étaient encombrés de hamacs suspendus. Une foule de passagers s’était installée et certains dormaient déjà ou encore, suivant qu’ils étaient arrivés la veille au soir ou le matin.
Je fus à la fois déçu et pas du tout surpris. J’aurais dû venir dans la soirée d’hier pour avoir une place correcte. Maintenant, il ne me resterait que la possibilité d’étendre mon hamac près du moteur et son bruit, à proximité des toilettes et leurs odeurs, ou sous les lampes qui m’empêcheraient de dormir et attireraient tous les insectes de la création. Sinon, c’était la cabine et sa chaleur étouffante, sa promiscuité déplaisante et son tarif prohibitif.
Depuis que je vadrouillais sur les bords de l’Amazone, j’avais l’impression d’être un de ces aras que les Indiens gardaient captifs pour arracher une à une les plumes de leur queue afin de se parer les jours de liesses. En France, on aurait dit « un pigeon que l’on plume ». Moins exotique. Mais tout aussi réaliste.
« OK ! Ça me va. Tu peux me présenter ton papa. Je voudrais connaître les tarifs.
- Trente dollars le hamac sur le pont ou cinquante dollars pour la cabine.
- Eh bien ! Tu m’as l’air de t’y connaître drôlement.
- Petite mais pas bête, répondit l’enfant d’un air de provocation.
- Je ne voulais pas te vexer. Excuse-moi. Mais tu es certaine que ton papa sera d’accord ?
- Oui, bien sûr ! De toute façon il est parti et si tu ne t’installes pas, quelqu’un viendra prendre ta place.
- Ça, je l’ai bien compris ici. Mais j’aurais voulu voir ton papa. Quand va-t-il revenir ?
- Dès qu’il aura retrouvé Pepe !
- Pepe ?
- Oui, le marin, celui qui s’occupe du moteur et de faire la cuisine.
- Je vois. J’espère qu’il ne confond pas ses activités.
- Je ne comprends pas.
- Ce n’est pas grave. Bon, je vais m’installer dans cette cabine.
- Si j’étais toi, je me mettrais de l’autre côté. Là, tu ne verras rien que le fleuve.
- Ah bon !
- Oui, si tu veux voir la rive comme tous les gringos, mets-toi dans cette cabine.
- Merci du conseil.
- Ce n’est rien, c’est compris dans le prix. »
Et la petite fille laissa éclater son rire étincelant avant de prendre la fuite à travers les coursives. Je déposai mon sac et déballai mon hamac. Je savais par expérience qu’il était impossible de dormir dans une cabine exiguë et surchauffée. J’étendis mon hamac de coton dans la coursive en face de la cabine, manière de déterminer mon territoire. Dans la forêt environnante, même l’homme le plus civilisé retrouvait les instincts ataviques enfouis en lui, comme celui de la survie et de la protection de son espace vital. Je m’allongeai et la chaleur me terrassa. Je m’endormis…

Je marchais au cœur d’un bois de sapins blancs qui se dressaient dans un ciel d’azur. Une légère brise descendait des sommets escarpés de la montagne et me caressait le visage. La neige crissait sous mes pas. Je brisai une stalactite qui pendait d’une branche et suçai la glace avec ravissement. Le soleil tapait fort maintenant. Je ramassai une grande poignée de neige et m’en couvris le visage pour éteindre le brasier qui se répandait sous mon crâne.

Je me réveillai en sursaut, transpirant, suant, le visage écarlate, assoiffé. Le bateau avait quitté l’embarcadère et se laissait emporter par le courant, les moteurs à faible régime pour économiser le gasoil. Le soleil tapait avec entrain sur la coursive où je m’étais assoupi. Je m’assis, cherchant à reprendre mon souffle, me demandant depuis combien de temps je dormais ainsi en plein soleil. Je regardai autour de moi, j’étais seul. Tous les autochtones s’étaient installés à l’ombre ou sur l’autre côté du bateau. Je me sentais à la fois ridicule et maudit. Rouge comme une pivoine, je cherchai le point d’eau et les toilettes du bord. Je traversai une jungle de hamacs attachés les uns au-dessus des autres dans un enchevêtrement anarchique qui procédait toutefois d’une recherche d’optimisation de l’espace restreint disponible. Parfois, trois étages de hamacs s’empilaient. Je me demandai comment les occupants faisaient pour s’y coucher. Cela tenait de l’exploit. Ici, l’homme semblait vraiment descendre du singe et non pas en être un lointain cousin, comme les anthropologues cherchent à nous le faire croire.
Je trouvai enfin les douches. Elles étaient propres et inoccupées. Je me réfugiai tout habillé dans l’une d’elle, fermai comme je pus la porte qui bâillait quelque peu, et me dévêtis. Mon pantalon de brousse était mon plus précieux trésor. Il contenait, cousus dans des poches secrètes, mon argent, mes papiers et même mon billet de retour pour l’Europe. Je ne le quittais jamais, sauf pendant les instants délicats où je prenais ma douche. L’eau était tiède, directement pompée du fleuve. Elle conservait cette couleur blanchâtre des limons que charriait l’Amazone depuis les Andes désormais si lointaines. Même tiède, l’eau me fit du bien. Elle rafraîchit suffisamment mon corps brûlant qui prit une teinte moins inquiétante.
J’avais frisé l’insolation et me sentais fiévreux. La croisière s’annonçait sous de bien mauvais augures. Je me rhabillai sans me sécher, laissant l’évaporation se faire naturellement et m’apporter un surplus de fraîcheur relative.
Parfois je me demandais si je n’aurais pas dû écrire un livre sur l’Alaska. Ma recherche documentaire aurait été certainement moins éprouvante physiquement. Mais à quoi bon se torturer ? J’étais là maintenant et il me restait un mois à tenir. Je repris la traversée de la mer de hamacs. Quelques réflexions fusaient à mon passage. Je ne comprenais rien, uniquement le mot « gringo » qui me poursuivait depuis mon arrivée sur le continent sud-américain. J’avais essayé de discuter avec les autochtones pour tenter de leur expliquer que je n’étais pas américain, mais sans succès. Pour eux, j’étais un blanc d’occident, donc « gringo ». À force, je m’y étais fait. Les hommes ont besoin de coller des étiquettes sur ce qu’ils ne connaissent pas. Les zoologues, les entomologistes, les botanistes avaient tenté d’inventorier toutes les richesses de la forêt et donner un nom à chaque animal, insecte ou plante qu’ils rencontraient. Les Sud-américains avaient fait de même. Un nom, une étiquette pour tous les individus de race blanche qui s’intéressent à des choses sans intérêt « las cosas de gringos » et qui semblent avoir un objectif collé sur le front, prenant des clichés de tout et de rien. Pourquoi photographier la forêt ou le fleuve alors qu’ils nous entourent, nous cernent, nous emprisonnent sans espoir de leur échapper ?
Un vieil homme, allongé dans son hamac tressé, me prit par le bras pour me retenir. Je me retournai et me penchai vers lui. Deux yeux noirs et perçants me fixèrent au milieu d’un visage ridé de mille sillons. Le vieillard parla et des postillons jaillirent de sa bouche édentée. Une diarrhée verbale se répandit en un flot monocorde. Les intonations chantantes du brésilien semblaient étouffées, comme si les sons avaient été mastiqués, rognés par les gencives noirâtres du vieux caboclo. Je hochai la tête d’un air entendu, alors que je ne comprenais rien de sa diatribe. Enfin, le vieil homme se tut et relâcha son étreinte sur mon bras. Je murmurai un « até logo » sans conviction et me dirigeai vers ma cabine. Je me demandais encore ce qu’avait bien pu me raconter le vieillard tout fripé, lorsque j’atteignis mon hamac. Le soleil tapait toujours en plein dessus. Il ne me restait plus qu’à trouver le bar du bateau pour me dégoter une bière bien fraîche. Je descendis les escaliers, longeai les coursives encombrées et sur le pont inférieur je trouvai enfin un modeste comptoir. Un mulâtre sans âge s’activait avec lenteur derrière des fourneaux. Il préparait ce qui ressemblait, à s’y méprendre, à la feijoada, le plat traditionnel et malheureusement exclusif — semblait-il — de cette partie du monde.
« Que deseja o senhor ? demanda le marmiton, l’œil mi-clos.
- Uma garrafa de cerveja, por favor. »
Le cuisinier — ce devait être Pepe le marin, mécanicien et bosco du bord — me présenta une bière qu’il sortit d’une caisse placée à proximité du foyer.
« Uma cerveja fresca, por favor », insistai-je.
Pepe grommela et s’en alla chercher une autre bouteille qu’il prit dans un réfrigérateur à gaz.
« Muito agradado ! déclarai-je dans un brésilien approximatif.
- De nada ! », répliqua Pepe en me montrant le tarif affiché sur une pancarte au-dessus du comptoir.
Je souris et réglai avant de monter vers le pont supérieur où les buveurs semblaient s’être donnés rendez-vous.
Accoudé au bastingage, je regardai la ligne moutonneuse de la forêt s’étirer le long des berges du fleuve. Le paysage était monotone : ici, de l’eau ; au loin, des arbres qui se bousculaient comme pour être les premiers à tremper leurs racines dans le fleuve ; et au dessus, quelques nuages qui s’amoncelaient au fur et à mesure que la journée avançait.
J’imaginai le silence de la forêt entrecoupé par le cri perçant de quelques oiseaux, mais pour l’heure, l’atmosphère était saturée par la musique que les haut-parleurs du bord diffusaient en permanence. Les rythmes endiablés des salsas alternaient avec les tangos langoureux et des romances à l’eau de rose. Je me demandai si cette fichue musique s’arrêtait la nuit où si j’allais devoir mettre mes protections aux oreilles pour dormir un peu.
Ma bouteille vide, j’hésitai à faire comme tous les autres consommateurs, à savoir la jeter dans le plus grand égout à ciel ouvert qui fût, l’Amazone. Trop las ou trop dégoûté, je balançai la bouteille qui s’enfonça dans les eaux limoneuses pour rejoindre les millions de déchets qui devaient reposer et se fossiliser dans la vase du fleuve. Du travail pour les archéologues du futur.
J’en étais là de mes réflexions pessimistes sur le comportement humain et les bienfaits de la civilisation lorsque je sentis un regard peser sur moi. Je tournai la tête et croisai le regard du pilote du bateau. Je supposai qu’il s’agissait du capitaine, car la petite fille avait laissé entendre que Pepe, le marin fugueur, était le seul membre d’équipage. Je soutins le regard paisible du capitaine. Ce dernier sourit d’un air bienveillant puis tourna son attention vers les méandres du fleuve qui s’annonçaient au loin.
Je détaillai la silhouette du pilote qui se dessinait dans la cabine posée sur le pont. Le capitaine était un homme de taille modeste aux épaules larges et à la taille étroite. Les muscles de son dos jouaient lorsqu’il tournait la barre pour éviter les troncs flottants en îles compactes. Son short en jean élimé laissait apparaître des jambes musclées et poilues. Il marchait pieds nus. Ses cheveux gris étaient retenus en arrière et formaient un catogan assez surprenant pour l’endroit. Je ne pus m’empêcher de sourire. J’imaginai le capitaine dans une agence de communication avec sa queue-de-cheval branchée et des habitudes maniérées qui semblaient hors de propos dans ce contexte nettement plus rude, rustique même.
Comme si le capitaine avait senti que l’on se moquait de lui, il tourna la tête et me fixa de nouveau, alors que j’arborais une attitude contemplative. Je pus observer à loisir le visage austère du capitaine, ses yeux bruns qui semblaient noirs à cette distance, et sa barbe grisonnante qui lui mangeait les joues et le menton. Ses biceps se crispaient contenant les efforts du courant pour emporter le bateau dans les courbes traîtresses du fleuve. Il valait certainement mieux ne pas se fâcher avec cet homme étant donné la taille impressionnante de ses bras musculeux. Mon sourire moqueur se figea puis s’estompa rapidement pour laisser place à une mimique engageante à l’attention du capitaine. Ce dernier me rendit mon salut d’un hochement de tête.
Quelques buveurs de bière accoudés au bastingage discutaient avec vigueur, à la limite de l’altercation. Je tendis l’oreille et tentai de suivre la conversation. Je comprenais quelques bribes mais le cœur du sujet m’échappait.
Je tournai mon attention vers la rive monotone qui défilait, identique à elle-même. Le soleil avait disparu derrière les nuages. L’atmosphère prenait une teinte grisâtre. Les verts sombres de la végétation s’estompaient. Le fleuve se confondait avec le ciel. Une certaine tristesse se dégageait du paysage qui affecta mon humeur. Je me sentis mélancolique. Je me demandai si j’avais bien fait d’entreprendre ce voyage. Cela faisait déjà deux mois que je descendais l’Amazone depuis les Andes et l’inspiration n’était toujours pas venue.
Écrivain sans grand succès, j’avais imaginé que ce lieu d’aventures innombrables serait un cadre rêvé pour un récit qui me mènerait — je ne voulais pas en douter un seul instant — vers la célébrité et peut-être à la postérité !
Mais la désillusion fut d’autant plus grande que mes espérances étaient démesurées. Je n’avais pas croisé la piste d’un seul jaguar, je n’avais pas vu la queue d’un seul anaconda et les effrayantes manades de pécaris m’avaient soigneusement évité.
Par contre les moustiques et autres maringouins s’étaient régalés de ma chair tendre de gringo. Rien n’y faisait. Aucun repellent chimique, répulsif électronique à ultrasons, ou autre gadget censé les éloigner, ne fonctionnait. À croire que la vermine volante n’avait jamais lu la notice de ces différents produits !
L’écrivain en mal de sujet s’interrogeait : ne valait-il pas mieux écourter ce voyage et trouver une autre idée de récit ?
Les yeux perdus dans le vague, le regard tourné vers l’intérieur dans une douloureuse introspection, je devinai, plus que je n’aperçus, un éclair bleu se détacher de la frondaison des hauts arbres de la rive voisine. Mon œil suivit machinalement cette rayure d’un bleu intense qui déchirait la grisaille environnante. Peu à peu mon attention s’éveilla et je discernai l’oiseau qui volait, tout de grâce et de légèreté, en direction du bateau. Je le vis approcher, tourner trois fois autour du pont supérieur puis se poser à proximité de la cabine de pilotage. Je reconnus l’oiseau : un ara hyacinthe de toute beauté, d’un bleu tirant sur le violet. Il marchait sur la rambarde avec aisance, tranquille et serein, s’agrippant de ses serres effilées. Il ne semblait pas farouche. Les buveurs de bière jetèrent sur lui un œil distrait, sans cesser leur discussion. J’étais intrigué. L’oiseau était splendide, le bleu dense de ses plumes contrastait avec les taches citron de ses joues parcheminées. Il tournait parfois la tête pour regarder de son œil rond cet homme curieux qui le fixait intensément. Soudain, la fille du capitaine apparut et se précipita vers l’oiseau. Elle colla sa tête blonde sur le plumage violet du ara en une étreinte pleine de tendresse. L’oiseau farfouilla de son bec puissant dans la chevelure de la fillette avec une délicatesse surprenante. L’enfant caressa de sa petite main les plumes du thorax puis lissa celles du dos de l’oiseau avec amour.
Je regardai la scène à la fois ému et surpris. J’entendis la fillette murmurer des mots tendres à l’oiseau attentif. « Mamita, tu me manques » en était une traduction approximative. J’en conclus que la fillette avait perdu sa mère et qu’elle reportait son affection sur son oiseau apprivoisé. Je sentis deux larmes de pitié perler à mes paupières. « La fatigue du voyage me rend trop émotif », me dis-je en m’épongeant le coin de l’œil d’un doigt discret.
Le capitaine sortit en coup de vent de sa cabine, grattouilla la tête du perroquet avec tendresse puis retourna à son poste, les deux mains collées sur la barre. L’ara caressa la joue de la fillette de son bec crochu, poussa un cri rauque et, dans un grand éclat de couleur bleue, s’envola vers la rive opposée. La fillette le regarda disparaître dans la forêt, la main levée dans un signe d’adieu, traduisant une confiance paisible. Elle semblait sûre de le revoir et ne paraissait pas affectée par son départ. Elle s’aperçut alors de ma présence et s’approchant de moi, me dit de sa voix chantante :
« Je t’ai cherché partout.
- Ah bon ! Et pourquoi donc ? Je t’ai réglé le prix du passage pourtant.
- Je sais bien !
- Alors que me voulais-tu ?
- Mon papa t’invite à dîner ce soir.
- C’est très aimable de sa part. J’accepte avec plaisir.
- Tu as vu mon oiseau ?
- Oui, il est magnifique. Il est aussi bleu que tes yeux.
- J’ai les mêmes que Maman.
- Elle doit être très jolie alors.
- C’est la plus belle maman du monde.
- Je n’en doute pas. Tu n’as pas peur que ton oiseau ne revienne pas ?
- Non ! Il suit le bateau et vient me voir tous les jours.
- Il doit beaucoup t’aimer, dis donc !
- Ça, c’est sûr ! Et moi je l’adore ! »
Puis elle disparut dans un éclat de rire joyeux qui n’était pas sans rappeler l’éblouissante fraîcheur des couleurs du ara. Le soleil avait faibli et des nuages noirs résultants de l’évaporation de la journée se formaient au-dessus de la forêt. Je me réfugiai dans mon hamac en attendant l’heure du dîner. Bien que je fusse un peu éloigné du pont couvert, j’entendais le brouhaha des conversations entrecoupées des pleurs des bébés et des cris des jeunes enfants. Cela formait un vacarme assez peu propice à la méditation ou à la réflexion. J’espérais que la nuit apporterait calme et sérénité. Que la musique cesse ! Et fasse place au délicat bourdonnement des insectes nocturnes ! Quelques gamins curieux vinrent se planter à côté de moi. Ils restèrent là, immobiles, à m’observer tout en faisant des commentaires incompréhensibles à voix basse. J’étais fatigué d’être considéré comme une bête curieuse. Je chassai les importuns d’un geste qui me sembla plus efficace qu’avec les maringouins. La fraîcheur toute relative de l’averse de fin de journée avait fait sortir les moustiques et je me débattais maintenant dans un nuage bourdonnant. La pluie était chaude, presque poisseuse. Je n’étais pas loin de penser comme les Indiens Cocama que la pluie n’était que l’urine de Mui Wasa, la couleuvre du ciel aux couleurs de l’arc-en-ciel. Je me laissai hypnotiser par le martèlement des gouttes sur la surface du fleuve et les ponts du navire, la musique des hommes semblait s’être inclinée devant ce déchaînement aquatique. L’averse fut violente et brève. Elle cessa d’un coup mais le ciel conserva sa couleur de plomb fondu. Une petite clairière sur la rive abritait quelques baraques et un ponton de bois invitait les bateaux de passage à venir s’y reposer. Dans ma somnolence, je sentis le bateau virer, pointer son museau trapu en direction de la ligne floue des arbres et se diriger vers la berge. L’accostage fut rondement mené. Il semblait que tout le village s’était donné rendez-vous pour aider à la manœuvre. Pepe le marin n’eut même pas à intervenir ! Des passagers, habitués aux trajets sur le fleuve, jetèrent les amarres. Des hommes du village les attrapèrent et les fixèrent avec des nœuds solides à des pieux. Le déchargement des marchandises commença. Quelques passagers descendirent à terre emportant une multitude d’objets hétéroclites. Des femmes et des enfants du village se répandirent à bord et proposèrent des fruits et des galettes de manioc. L’agitation dura bien après que la nuit fut tombée d’un coup, sans transition aucune. Le groupe électrogène du bateau s’enclencha et l’oasis de lumière que formaient les lampes du navire, donnait un air de fête à ce village perdu au fin fond de la jungle. La fillette aux cheveux blonds surgit en coup de vent, comme à son habitude, et se dressa devant moi, alors que j’étais avachi dans mon hamac.
« C’est l’heure de manger ! Tu n’as pas faim ?
- Hem oui ! Tout bien réfléchi, répondis-je l’esprit embrumé.
- Allez viens ! J’ai faim moi.
- J’arrive, j’arrive », dis-je en m’extirpant avec peine du filet de coton.
La petite fille me prit la main et me guida à travers le joyeux désordre qui régnait à bord. Pepe le cuisinier distribuait sa feijoada depuis son comptoir et les passagers venaient faire remplir leur assiette avant de retourner à leur hamac pour engloutir l’éternel ragoût de haricot au piment. Des canettes de bière circulaient de main en main et l’ambiance s’échauffait. La musique semblait inviter à la danse. D’ailleurs, des couples s’étaient formés et improvisaient quelques pas dans l’intimité d’une coursive obscure. La fillette m’amena dans une cabine un peu plus spacieuse que celle que j’occupais. Une table y était dressée et dans le fond, deux couchettes superposées s’adossaient contre la cloison. Un hublot donnait sur le fleuve que l’on devinait à peine dans l’obscurité de la nuit. Une lampe à pétrole pendait à un crochet au-dessus de la table en bois brut. Trois chaises, dont une recouverte d’un gros coussin, complétaient le tableau. Le capitaine se leva de la couchette sur laquelle il reposait, et me tendit la main en arborant un large sourire : « Je suis content de faire votre connaissance et d’entendre un peu de français. Je vous en prie asseyez-vous. »
Je lui rendis sa poignée de main et m’assis face au hublot et aux eaux noires. Le capitaine prit place devant moi et sa fille se hissa sur le gros coussin. Le capitaine me présenta un verre de caipirinha déjà prêt et levant son verre déclara :
« Saúde !
- Saúde, répétai-je.
- Comment se fait-il que vous ayez atterri sur mon bateau ?
- En quoi cela est-il si extraordinaire ?
- Je n’ai pas beaucoup l’habitude de transporter des touristes, répondit le capitaine en laissant échapper un puissant éclat de rire. — « Maintenant je sais de qui elle tient son rire joyeux, la petite », pensai-je en me souvenant des circonstances de ma rencontre avec l’enfant — Mon bateau n’est pas très luxueux et n’attire pas une clientèle exigeante. Je transporte surtout du fret et des autochtones.
- Oui, je l’ai constaté. Je dois être le seul étranger à bord.
- Pas tout à fait, il y a moi et puis ma fille aussi.
- Ah bon ! Vous n’êtes pas brésilien ?
- Non ! Enfin oui, mais d’adoption. En fait, je circule entre le Pérou, la Colombie et le Brésil. Parfois je fais une incursion jusqu’au Venezuela par le río Negro et le canal naturel qui rejoint l’Orénoque. J’ai un passeport français que j’utilise rarement, et la nationalité brésilienne depuis dix ans.
- Papa, j’ai faim, geignit la fillette en se saisissant des couverts d’un air provocateur.
- Excusez-moi », dit le capitaine en se levant de table.
Il sortit de la cabine et revint quelques instants plus tard avec une marmite fumante. Il plongea une louche dans le récipient et versa une généreuse portion de feijoada dans chacune des assiettes.
« Encore des haricots, se plaignit l’enfant.
- Elle n’a pas tout à fait tort, admit son père. Ce fichu Pepe ne sait pas faire autre chose. C’est un piètre cuisinier.
- Cela me convient tout à fait, dis-je, mais mon mensonge poli ne semblait pas le convaincre. J’ai appris à aimer la feijoada depuis mon arrivée au Brésil. Un peu contraint, je l’avoue. J’espère seulement qu’elle n’est pas trop épicée. Je souffre régulièrement de la turista.
- Ah ! Ah ! Tous les touristes en sont affectés. Ce n’est pas grave.
- Grave, non ! Mais désagréable oui !
- Vous ne m’avez pas dit ce qui vous amène sur mon bateau.
- Votre fille, je suppose.
- Ma fille ? demanda le capitaine en suspendant sa cuillère, la bouche ouverte et les yeux ronds.
- Enfin oui, façon de parler… »
Et je racontai ma rencontre avec la fillette dans les flaques de boue des rives du fleuve.
« Je vois ! Ma fille n’a pas trop le look amazonien. Elle fait un peu pièce rapportée mais elle s’est très bien adaptée aux us et coutumes de la région. Surtout aux jeux les plus répugnants !
- Papa, j’ai fini. Je peux me coucher ?
- Oui, mais n’oublie pas la toilette et les dents. Sinon je vais avoir des histoires avec ta mère. »
La fillette se leva, quitta la cabine quelques instants puis revint s’installer sur la couchette du haut. Elle sombra aussitôt dans le sommeil et nous entendîmes bientôt le souffle paisible de la petite fille endormie. Le capitaine décrocha la lampe tempête et la plaça sur la table. Il réduisit la luminosité pour ne pas déranger l’enfant. Nous chuchotions maintenant. Pepe le marin-cuisinier avait coupé le générateur, la musique s’était tue et les lumières étaient éteintes. Le calme régnait à bord. L’obscurité de la nuit enveloppait le bateau. Seul l’îlot de clarté de la lampe à pétrole attirait les insectes bourdonnants derrière le grillage du hublot ouvert. Le capitaine sortit deux cigares fins et tordus d’une boîte métallique. Il m’en tendit un, se saisit de la lampe tempête, souleva le verre et alluma le sien à la flamme jaune qui vacilla, comme pour refuser cet humble service. Un éclair écarlate jaillit de la chevalière que portait le capitaine à la main gauche. J’observai avec intérêt le rubis sang de pigeon encadré de deux diamants de la plus belle eau. Le capitaine remarquant mon intérêt pour la pierre, déclara :
« C’est un cadeau de la mère de ma fille. Un bijou de famille, m’a-t-elle dit.
- Le rubis est merveilleux. Il doit venir de Birmanie a en juger par la couleur.
- Ce n’est pas impossible. L’oncle, qui lui a offert cette bague, était officier de l’armée britannique. Il avait dû se la procurer lors d’une mission en Asie.
- C’est curieux, j’ai l’impression d’avoir déjà vu une bague identique.
- Cela n’a rien d’extraordinaire, son concept est assez courant, pour ne pas dire banal, même si les pierres sont d’une qualité exceptionnelle. »
Puis le capitaine me tendit son cigare. J’utilisai le bout incandescent pour allumer le mien. Un léger courant d’air chassait la fumée vers le fleuve, happée par le hublot.
Je continuai de suivre des yeux les reflets du rubis qui s’agitaient comme des lucioles sanglantes. J’étais persuadé d’avoir déjà vu cette pierre étonnante. Mais où ? Je n’arrivais pas à m’en souvenir. Une bouteille de cachaza, l’eau-de-vie de canne, surgit entre les mains du capitaine et les verres se remplirent. Des claquements de langues connaisseurs accueillirent le breuvage et sa réconfortante ivresse. Nous restâmes quelques instants silencieux, chacun de nous perdu dans ses pensées.
« Vous n’avez pas vraiment répondu à ma question, reprit le capitaine.
- C’est vrai !
- Je ne voulais pas être indiscret, vous savez.
- Il n’y a rien d’indiscret. Mais peut-être que je ne le sais pas moi-même.
- Oui, parfois le destin, ou la vie tout simplement, nous mène sur des chemins que l’on n’a pas choisis. Il y a bien longtemps, j’étais un autre homme et maintenant je transporte du fret sur l’Amazone.
- C’est assez surprenant. Comment en êtes-vous arrivé là ?
- Des rêves d’enfant, je suppose. On les oublie pendant des années et puis un beau jour ils réapparaissent. Ils tendent un doigt accusateur vers l’adulte que l’on est devenu, et nous tourmentent en réclamant leur dû.
- Et moi, tu m’as oublié ? semblent-ils dire. Les rêves que l’on fait enfant sont les plus exigeants, les plus durs, les plus tenaces qui soient. Ils vous pourchassent jusqu’à la fin de vos jours, vous donnent mauvaise conscience, et vous font sentir misérable de les avoir oubliés ou rejetés.
- Je vois que vous les connaissez bien.
- Je vis avec depuis toujours.
- Eh bien moi, j’ai voulu les vivre tout simplement. J’ai envoyé balader le quotidien dans lequel je m’étais englué sans réellement m’en rendre compte après avoir suivi les rails que la société pose devant chacun de nous. J’avais la sensation d’être une mouche baignant dans un sirop sucré. Le confort avait alourdi mes ailes. J’avais les pattes prises dans la mélasse, mes yeux ne voyaient plus que le bien-être de pacotille qui me garantissait une paisible et banale existence.
- Et comment avez-vous fait pour quitter ce douillet cocon ?
- Un malheur m’a réveillé. J’ai perdu mon fils. Mort d’un accident de moto.
- Je suis désolé.
- Vous n’y êtes pour rien. Ma femme m’a quitté peu après. J’ai tout bazardé, la maison, la voiture, mon travail et j’ai pris la route, direction les rêves d’enfance.
- La meilleure étoile qui soit pour vous guider hors de vous-même !
- Je les ai suivis pendant des années, et puis un beau jour j’ai posé mes valises.
- Façon de parler car vous n’arrêtez pas de parcourir le fleuve.
- Certes mais maintenant j’ai des attaches sur ce fleuve. J’ai ma fille et puis… sa mère.
- Elle ne vit pas avec vous ?
- Pas toujours… elle préfère la terre ferme. Et vous alors, qu’est ce qui vous amène sur mon bateau ?
- L’ennui, je présume.
- Voilà qui n’est guère réjouissant.
- Je suis un handicapé de la vie. Je m’ennuie. Toujours à la recherche d’un lendemain plein d’aventures et de merveilleux. Mais chaque jour ne m’apporte que son lot de banalités, de quotidiennetés qui me dépriment. J’ai l’impression de ne pas être fait pour la vie. Elle est trop banale.
- Alors vous êtes venu vous confronter à l’Enfer Vert ? C’est cela ?
- Oui, le mythe de la forêt impénétrable et ses sortilèges mystérieux.
- Et vous êtes déçu ?
- Oui, je n’ai rencontré que banalité et je me suis englué dans une nouvelle routine : chercher un bateau ; descendre le fleuve ; regarder la ligne verte de la forêt ; lutter contre les moustiques ; se battre avec la turista ; et peiner pour trouver une chambre d’hôtel pas trop pouilleuse.
- Et bien sûr, vous avez l’impression d’avoir été roulé par les récits merveilleux que vous avez lus étant petit ?
- C’est un peu ça. Je cherche l’Amazonie que les livres m’ont fait miroiter et je ne trouve que pluie et moisissure, moustique et démangeaison. Et la fois dernière, ce fut pire !
- La fois dernière ? releva le capitaine.
- Oui, j’ai déjà fait une tentative, si je puis m’exprimer ainsi, de descente de l’Amazone. Je suis déjà venu en Amazonie, il y a sept ans de cela, et ce fut catastrophique.
- Vous m’intriguez ? Que s’est-il donc passé ?
- Dans l’avion, j’ai rencontré une jeune femme avec qui j’ai très fortement sympathisé, si vous voyez ce que je veux dire.
- J’imagine aisément. Elle était jolie ?
- Une pure merveille. On ne s’est pas quitté pendant trois semaines. J’étais amoureux, fou d’elle. Je passais mes nuits réveillé, à la regarder dormir à mes côtés. Je caressais ses cheveux pour m’assurer que je ne rêvais pas, et je respirais son souffle pour m’enivrer de sa présence. Je voulais que chaque nuit dure une éternité. Elle se donnait peu et était très exigeante. Je me remettais chaque fois en question. J’avais tellement peur de la perdre. J’étais jaloux de chaque regard qu’elle lançait aux autres hommes ou femmes que nous croisions.
- Pourquoi ? Elle était volage.
- Je ne sais pas. Elle avait une façon de jauger les gens qui me faisait peur. Peur qu’elle me quitte pour un autre. Je l’aimais si fort.
- Eh bien ! Cela ressemble étrangement à une belle histoire d’amour. Que s’est-il donc passé que vous en gardiez un si mauvais souvenir ?
- Je suis tombé malade. À force de la couver des yeux, je me suis épuisé. J’ai négligé de prendre mes médicaments contre le paludisme. J’ai eu une crise qui m’a étendu raide inconscient. Elle en a profité pour me dévaliser. Elle a eu toutefois la délicatesse de prévenir le bureau de ma compagnie d’assistance qui a organisé mon rapatriement sanitaire.
- Je comprends mieux votre déconvenue. Vous ne l’avez jamais revue, j’imagine ?
- Toutes les nuits je rêve d’elle. L’azur de ses prunelles me hante. Chaque matin lorsqu’elle ouvrait les yeux, j’avais l’impression de plonger dans un lac de montagne et de m’y noyer. Elle me manque chaque jour qui passe.
- L’amant éternel, trahi par sa bien-aimée !
- Moquez-vous, mais elle m’a entièrement dépouillé. Elle m’a pris argent, passeport et même billet d’avion. Elle comptait peut-être le revendre à un autre pigeon. Pardon, ici on dit plutôt ara, si je ne m’abuse. »
Le capitaine laissa éclater un rugissement de rire qu’il réprima d’une main collée sur sa bouche lorsqu’il sentit sa fille se retourner dans la couchette. Il but une grande rasade de cachaza pour s’humecter la voix, et poursuivit :
« Vous parlez espagnol ou brésilien ?
- Un peu mais j’ai du mal à comprendre les gens d’ici. Ils ont un accent d’enfer.
- Oui, je reconnais que c’est un peu difficile de les comprendre. Moi-même après tant d’années, il m’arrive de rester perplexe.
- À qui le dites-vous ! Tenez, ne serait-ce qu’aujourd’hui, un vieux tout édenté m’a tenu un discours véhément et je n’ai rien compris à ce qu’il m’a raconté.
- Ce ne serait pas un vieux qui a perdu toutes ses incisives ? Il parle en postillonnant et vous tient le bras afin que vous ne puissiez pas vous échapper.
- C’est tout à fait ça ! Vous le connaissez ?
- Bien sûr ! C’est un habitué. Dès qu’il trouve un touriste sur le port, il l’attrape pour lui raconter des histoires de la forêt. Pour quelques cruzeiros, il vous dévoile toutes les légendes qui courent le long du fleuve. Le seul problème, c’est que ses clients ne comprennent pas un traître mot de ce qu’il raconte et ne le payent jamais. »
Un nouveau rugissement de rire ponctua ses dernières paroles.
« Vous les connaissez, vous, ses histoires ?
- Quelques-unes. Sa préférée lorsqu’il est sur ce bateau, c’est de raconter que l’Oiseau Bleu, le messager des âmes des peuples disparus de la forêt va apparaître bientôt pour guider les Indiens vers la libération.
- Mais je l’ai vu cet oiseau bleu ! C’est un ara hyacinthe de toute beauté qui s’est posé sur le bateau tout à l’heure.
- Je sais, je sais. Ma fille a apprivoisé ce perroquet et depuis il ne nous quitte plus. »
En disant ces mots, le regard du capitaine se voila et un sourire de tendresse se dessina sur ses lèvres. La fumée s’élevait devant son visage et je crus qu’elle était responsable de cette petite irritation que je perçus dans les yeux de mon hôte.
« Pour en revenir à la forêt, je reprendrai les paroles d’un explorateur quasiment inconnu du grand public, H.M Tomlinson qui avait bien raison d’écrire : L’esprit voit mieux la forêt que ne le font les yeux.
- Que voulez-vous dire ?
- Pour la comprendre, l’appréhender dans sa globalité et sa richesse, il faut peut-être mieux imaginer, rêver la forêt, que la voir par elle-même. C’est un peu comme la vie. Si vous êtes allergique au quotidien ne vaut-il pas mieux la rêver plutôt que la vivre ?
- Vous me laissez perplexe. Moi qui suis venu jusqu’ici pour vivre des aventures afin de pouvoir en nourrir les récits que je me promettais d’écrire à mon retour.
- Monsieur est écrivain ? demanda le capitaine avec une pointe d’ironie dans la voix.
- Enfin, j’essaye, répliquai-je et une mimique désabusée se figea sur mon visage.
- Vous savez, je crois que toute expérience vécue peut être transformée par la magie du récit. Celle-ci peut transcender une histoire triviale en une aventure passionnante.
- À vous écouter, je prendrais presque espoir. »

Le capitaine resta silencieux un instant. Il me regarda d’un air étrange, un léger sourire au coin des lèvres. Comme s’il cherchait à m’évaluer. Puis, ayant certainement jugé que j’étais digne de confiance, il saisit son cigare entre deux doigts et de sa voix grave déclara : « Tenez, pour mieux vous faire comprendre mon sentiment, je vais vous raconter une histoire qui hante les berges du fleuve, le soir à la veillée. Comme toutes les aventures, elle n’était faite que de petits riens juxtaposés pour tous ceux qui la vécurent, et pourtant le résultat est assez surprenant. Elle remonte à l’année 1542, le 24 juin pour être plus précis, mais elle ne s’arrête pas là. Elle prend sa véritable signification en 1820 et elle s’achève il y a à peine sept ans. J’étais alors en mission sur le fleuve Alto Yavari. Mais commençons par le début… »

Le vent avait chassé les nuages, la lune se mirait dans les eaux scintillantes du fleuve et la Croix du Sud brillait dans le ciel étoilé. La nuit poursuivait son voyage nous emportant tous deux sur les ailes du récit…

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Photographie du voyage ayant inspiré le roman Le Temps d'un Voyage de Xavier Pivano

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