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Les Amants de Pierre

Les Amants de Pierre de Xavier Pivano aux Éditions Ligne Continue

de Xavier Pivano

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Livre 15€   -   eBook 4,99€

Yashovarman, rajah de Jijhotî, est mort en l’an 950 entraînant sur son bûcher crématoire toutes ses épouses. Enfin... presque toutes… L’une d’elles survivra au-delà de toute espérance et connaîtra un amour… au destin tragique. Lord Thomas Burt est mort en 2010, laissant deux enfants… et deux concubines. De quoi soulever quelques interrogations… Petit à petit un lien inextricable se tisse entre ces deux parcours de vie… si distants en apparence.

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Photographie du voyage ayant inspiré le roman Les Amants de Pierre de Xavier Pivano

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Vaidehî

Septième épouse de Yashovarman,
rajah défunt de la dynastie des Chandela

En la ville de Kajarrâ,
capitale du royaume de Jijhotî

Nord-est de l’Inde

An 950

J'entends le feu ronfler… là… tout près. La chaleur est intense ; celle du soleil écrasante déjà, et puis cette autre, vomie par les fosses crématoires qu’on alimente sans cesse. Des masses de flammes s’échappent dans l’air avec un bruit sourd et lugubre. Je reste immobile, assise sur mon banc, dans ma cabane en bambou, au-dessus de ma tombe…
Soudain, une nouvelle explosion de tapage couvre l’énorme crépitement des foyers embrasés. Je relève la tête, regarde au dehors.
Des milliers d’hommes et de femmes se pressent sur le terrain de crémation. La foule est si dense, si compacte que les arbres mêmes ont été investis. Les timbres des gamelans se mêlent aux chants de dévotion formant comme une forêt sonore. Je suis ivre de bruit.
Une nouvelle pyramide de bambous apparaît. Comme la mienne, elle est décorée de festons et soutenue par une cinquantaine de porteurs. Un peloton d’hommes en armes l’escorte ; un cortège féminin la suit, longue procession de récipients rituels que chacune des femmes porte sur la tête. D’autres hommes ferment la marche, chargés quant à eux d’un très haut gradin.
Le cortège se dirige vers une rampe, assemblage de bambous, de rotins et de cocotiers, enjolivé par des touffes de branchages à feuilles vertes, et cela avec une telle profusion qu’on n’aperçoit presque pas les différentes parties de la charpente. À son sommet, repose une cabane ornée de bouquets et de guirlandes de fleurs… identique à celle que j’occupe.
Les porteurs contournent par deux fois cet édifice, puis s’arrêtent à son pied et déposent la pyramide. Quatre forts gaillards prennent alors le gradin et le placent contre la tour. D’un pas lent et digne, ils le gravissent, et vont recevoir deux à deux dans leurs bras les deux femmes qui étaient au dernier étage. Avec gravité et respect, ils les portent en descendant le gradin et en montant la rampe, jusque dans la cabane. Mes deux frères aînés m’ont soutenue ainsi.
La lumière est vive. Je plisse les yeux et reconnais dans l’une des femmes, la troisième épouse du rajah ; l’autre est sa manko chargée de l’accompagner pour diriger ses actions jusqu’à son dernier instant.
Le silence règne à nouveau. Protégée des regards, dans le secret de ma cabane, ma manko s’agenouille devant moi ; elle soulève ma jupe ; ses doigts glissent entre mes cuisses ; elle palpe mon intimité ; non, je n’ai pas mes règles ; elle paraît soulagée ; la cérémonie peut continuer… du moins me concernant. Il arrive parfois que la peur provoque l’écoulement des menstrues et la femme, devenue impure, ne peut alors poursuivre son sacrifice ; elle doit retourner au monde terrestre. N’aurais-je pas peur ? Pourtant je tremble comme une feuille par vent de tempête…
De nouvelles clameurs s’élèvent ; une pyramide fait son entrée sur la place, et avec elle la deuxième épouse. Nous serons bientôt au complet, nous, les sept dernières épouses du rajah, installées chacune dans notre cabane au-dessus de notre fosse crématoire. La première épouse ne fait pas sati. Elle doit veiller sur son fils, le prince héritier. C’est du moins ce qu’elle a invoqué pour ne pas s’immoler avec nous. Soudain, j’ai froid malgré la chaleur suffocante qui embrase l’air. Je n’ai peut-être pas mes règles mais je grelotte… cela ne me sauvera pas pour autant. Des larmes coulent maintenant de mes yeux. Elles sèchent avant d’atteindre mes joues. Oui, j’ai peur…
Le temps passe. Trop vite ? ! Trop lentement ? ! Je ne sais plus. Enfin, nous sommes prêtes. Nous, les sept sati, avons été déposées comme des objets précieux dans les cabanes bâties à notre intention en haut des ponts, et maintenant nous attendons notre destinée.
En bas, je sens la foule immense qui grouille. Toute cette multitude est venue de la région avoisinante pour assister aux obsèques du rajah. Mon époux. Notre époux. Cela fait déjà trois mois qu’il est mort. Ce n’est qu’aujourd’hui, grâce aux rites funéraires, qu’il va rejoindre le séjour des dieux. Et nous l’accompagnons, nous, ses épouses bien-aimées. Mais l’ai-je véritablement choisi ?
Je sursaute. Des briques de ma fosse crématoire ont éclaté sous l’intensité du brasier. Les troncs de bananiers qui surmontaient le mur circulaire s’effondrent ; des flammes jaillissent ; je tressaille. Quand tout cela va-t-il finir ?
En une vague muette, un silence respectueux s’installe parmi la foule. J’en connais déjà la cause. Dominant la cime des arbres les plus hauts, une nouvelle pyramide richement décorée s’approche lentement. Elle est soutenue par les épaules de quatre cents porteurs. Le Grand Prêtre est assis près du cercueil royal au dernier étage de la tour crématoire.
L’escorte est à la mesure de la magnificence de cet appareil. Elle compte un gros bataillon de fantassins, armés de piques et de poignards ; ils sont vêtus d’un pagne blanc et d’un casaquin rouge. Leur tête est couverte d’un turban de toile blanche qui laisse à découvert la nuque et le sommet du crâne. À la mort de leur maître, ils se sont rasés les cheveux en signe de deuil. Suivent les brahmanes plus nus encore, sans casaquin ni turban. Puis se succèdent la troupe des anciens officiers aux services du rajah défunt et celle de ses employés. Le cortège est fermé par un groupe de quatre cents femmes portant elles aussi un pot sur la tête.
La pyramide se dirige maintenant vers une rampe située à l’est du terrain de crémation, au cœur même de la cité royale, dans l’espace réservé aux princes souverains et autres membres de la haute noblesse. Là où je me trouve aussi.
La rampe donne accès à un pavillon de briques séchées au soleil dont la hauteur impressionnante atteste la pompe d’un cérémonial qui doit refléter la dignité exceptionnelle du mort. Le pavillon est ouvert, reposant sur quatre poteaux surmontés d’un toit conique en grosse toile, ses quatre faces dirigées vers les points cardinaux. En son milieu se trouve placée sur des tréteaux une caisse en bois habilement sculptée. Elle représente un lion rouge. Le lion regarde l’orient et sa crinière longue et hérissée imite l’élancement des flammes. Des flammes, toujours des flammes. Je les entends gémir à l’unisson, impatientes de m’accueillir.
Ma vue se trouble et je vois à travers un brouillard pourpre la pyramide s’immobiliser à la hauteur du pont attenant au pavillon. Plusieurs brahmanes y grimpent prestement pour aider le Grand Prêtre à transférer la dépouille du rajah dans le cercueil au lion. Son ultime demeure terrestre. Mais pourquoi dois-je l’accompagner dans ce voyage ? Je suis si jeune ! Et je n’ai pas choisi d’épouser ce vieillard !
De vives clameurs attirent mon attention. À travers la fumée blanche qui monte vers le ciel, j’aperçois la cour qui fait son entrée solennelle, précédée par la garde royale en casaquin noir. Le prince Dhanga a fière allure dans son palanquin porté sur les épaules de quatre notables. Il est vêtu comme sa garde, excepté que son casaquin est jaune brodé d’or et qu’il va tête nue. Je ne l’ai jamais aimé. Et depuis qu’il a hérité du trône, il est devenu encore plus arrogant. Il est accompagné des attributs du pouvoir suprême : le glaive royal ; les deux dagues montées en diamants ; et les quatre grandes piques en or. Je vois aussi les membres de la famille royale en casaquin bleu et vert ; ils suivent à pied ; et viennent enfin les officiers qui sont au service du nouveau rajah. Le cortège s’arrête maintenant à l’ouest du pavillon au lion afin de rendre un dernier hommage au souverain défunt. Puis il se disperse ; chacun gagne sa place dans les somptueux dais réservés aux membres de la famille royale qui assisteront à la cérémonie en compagnie de leur épouse principale et de leurs filles. Aérienne, la troupe des princesses longe le mur du palais pour rejoindre le dais royal. J’aurais tant voulu être parmi elles !
Pourquoi ce silence, soudain ? Je n’entends plus que les battements désordonnés de mon cœur et la respiration brûlante des fosses. Les brahmanes s’affairent ; certains étendent des pièces de toiles blanches ; d’autres descendent le cercueil royal de sa pyramide et le portent sur un joli palanquin jusqu’au pavillon au lion après en avoir fait deux fois le tour.
Et les lustrations commencent. Entouré des principaux officiants, le Grand Prêtre déverse le contenu des pots qu’ont portés les femmes sur le lion écarlate où repose désormais le rajah. En répandant les liquides aromatiques de chacun des quelque trois cents récipients, il prononce des mantras. Il récite les formules rituelles avec une telle énergie que je les entends malgré le ronflement et les crépitements des brasiers. Des brahmanes brisent ensuite chaque pot, jetant les débris pour moitié à l’ouest, pour moitié à l’est.
Le temps s’immobilise. La foule reste silencieuse. La séquence se répète inlassablement : répandre les onguents ; réciter les mantras ; briser les pots ; jeter les débris… Le geste se conjugue à la parole en une litanie obsédante. J’ai du mal à respirer ; je halète, le souffle court.
Mais brusquement tout s’accélère. Une douzaine de brahmanes s’emparent de longues torches de bois fin, vont en courant les allumer à la fosse la plus proche et les portent au Grand Prêtre, qui les place en dessous du ventre du lion.
Très vite le feu crépite sous le cercueil, les flammes lèchent les sculptures et la deuxième épouse du rajah sort de sa maisonnette. Tout comme je le suis, elle est vêtue de blanc, des seins aux genoux. Ses cheveux sont ajustés et ornés de fleurs. Ses parents et sa manko sont accroupis le long des rampes du petit pont horizontal sur lequel elle s’avance lentement. Ils lui prodiguent des encouragements à voix basse, l’exhortant à ne pas faillir, à ne pas déshonorer sa famille, à mener jusqu’au bout son rôle de sati.
Je m’entendais bien avec elle. Elle ne me voyait pas comme une rivale ; elle savait que je n’aimais pas notre époux commun. Que je n’étais qu’un tribut de guerre !
Elle fait maintenant des gestes et des postures de danseuse ; elle est si gracieuse, si pleine de vie ! Rien dans sa physionomie, ni dans son maintien ne trahit le moindre effroi. Au contraire, son visage reflète une parfaite sérénité, mieux : une attente ravissante. Je ne comprends pas comment cela est possible alors que je tremble de peur pour elle… Un profond silence règne autour de nous ; on n’entend que le murmure sinistre des gouffres enflammés.
Dix minutes s’écoulent avant qu’elle n’arrive à la moitié de la longueur de son pont où il y a une porte. À son passage, une tourterelle qui était attachée par un bout de fil à la patte, et dont sa manko coupe l’entrave, s’envole dans les airs. À cet instant, les acclamations jaillissent de toutes parts : c’est le signe que le sacrifice est agréé par les dieux. Des larmes fusent de mes yeux. Comment tous ces gens peuvent-ils être aussi euphoriques face au suicide d’une des leurs ? Tout cela est incompréhensible. Mais que fais-je là moi-même ?
Les exclamations occasionnées par le départ de la tourterelle ont cessé ; la deuxième épouse reprend son voyage vers la mort. Elle marche dorénavant sur une planche qui s’étend jusqu’à l’extrémité de son pont. Les brahmanes entonnent d’une voix forte, des chants… des chants funèbres. Je la vois qui détache ses cheveux et les fait flotter sur ses épaules. Qu’elle est belle !
Sa manko s’agenouille et lui lie sa jupe sur les genoux en forme de caleçon. Elle se met alors à danser de nouveau. Comment peut-elle avoir le cœur à la danse, alors que j’ai l’estomac noué de terreur ?
Son père lui tend sa dague ; elle s’en saisit et d’un geste vif se blesse le bras et l’épaule. Je sursaute comme si c’était moi qui ressentais la douleur. Mais bientôt ce sera mon tour…
La deuxième épouse tire avec le bout de la dague du sang de ses blessures qu’elle s’est faites ; elle essuie la lame d’un doigt et s’en rougit le front. Son père et ses frères sourient. Par ce geste, elle leur montre qu’elle ne craint pas la mort. En serai-je capable ?
Ses parents l’incitent à la persévérance ; elle accompagne de sa voix douce les chants pieux qu’elle entend autour d’elle ; d’un pas régulier, elle avance vers le gouffre enflammé. Je voudrais lui hurler d’arrêter, mais cela ne servirait à rien ; elle arrive maintenant au bout fatal de sa planche. Avec un regard absent, elle rend la dague à son père qui se retire de quelques pas. Elle est seule dorénavant ; elle porte les mains jointes sur sa poitrine et… tombe. Toute droite. Elle paraît une seconde dans l’espace ; je vois encore son sourire béat flotter sur son beau visage. Un cri m’échappe ; ma manko me fait les gros yeux. La deuxième épouse s’engloutit dans le gouffre de braise qui l’attendait depuis des heures. Je pleure sans retenue.
Une douzaine d’hommes attendaient ce moment autour de la fosse. Ils se précipitent aussitôt, jetant des fagots et renversant au-dessus d’elle de longs bambous pleins d’huile.
Les cris de douleur de la deuxième épouse sont couverts par les acclamations de la multitude qui bénissent son heureux destin. Je n’entends plus rien, comme si la peur m’avait rendu sourde. Je ne vois qu’une grosse colonne de fumée noire partant du gouffre pour s’élancer dans l’atmosphère. Où est passée la deuxième épouse ?
Il ne s’écoule pas cinq minutes entre cette scène et celle, identique, qui lui succède, dès qu’ont cessé les vociférations de la foule en délire. La troisième, la quatrième puis la cinquième épouse sortent successivement de leur maisonnette en bambou et marchent rejoindre le rajah au cœur de la fournaise. La sixième épouse a désiré mourir d’un coup de dague au cœur. Ses proches l’entourent ; son père lui présente son poignard ; elle s’en saisit à deux mains, le lève haut devant elle, et se transperce la poitrine du côté gauche. Elle le fait sans pousser un seul cri, sans l’ombre d’une hésitation. Je la vois s’écrouler et je ne peux la soutenir. Son père et ses frères la relèvent ; ils la jettent toute palpitante sur le brasier. C’est affreux ! Comment a-t-elle pu ? Elle qui paraissait si fragile… si timide.
Mon tour est maintenant venu. L’air vibre d’un silence pesant. Tous les regards se portent vers mon refuge en bambou. La foule attend. Ils escomptent tous que je sorte de la cabane et que je joue mon rôle de sati jusqu’au bout, sans fléchir. Mais j’ai si peur !
Ma manko m’incite à me relever. Elle me tient par le bras, mais j’ai l’impression qu’elle m’entraîne plutôt qu’elle ne me soutient dans ma démarche personnelle. Que suis-je pour elle ? Son honneur serait-il en jeu si j’abandonnais ?
Déjà, je me retrouve à l’air libre. Des milliers d’yeux me fixent ; j’en ai le vertige. Mes jambes tremblent ; je m’agrippe à la rambarde. Qu’ils ne comptent pas sur moi pour esquisser quelques pas de danse !
J’avance lentement, le temps devient aussi épais que l’air que je respire. Je sens l’odeur de chair brûlée ; j’en ai la nausée. À moins que ce ne soit la terreur qui crispe ainsi tous mes muscles.
Voici la porte. Pourvu que la tourterelle ne s’envole pas ! Ma manko se baisse et coupe le fil qui la retient captive. Elle marche trois petits pas, surprise d’être de nouveau libre. Elle hésite. Je la supplie de rester posée mais l’air est trop chaud ; elle s’envole à la recherche d’un peu de fraîcheur. Comme je l’envie ! Les acclamations fusent. Quel rapport y a-t-il entre ce malheureux volatile suffocant de chaleur et les dieux ? Le silence s’installe de nouveau. Je franchis la porte en libérant mes cheveux ; n’est-ce pas cela qu’ils attendent de moi ?
Ma manko noue ma jupe pour qu’elle ne s’envole pas pendant ma chute. Elle paraît satisfaite de moi… pour l’instant du moins. Mon frère aîné me tend sa dague. J’hésite à m’en saisir. Il insiste. Je la prends d’un geste tremblant.
Je m’égratigne la poitrine et m’accule mon front de mon propre sang. Des larmes coulent sur mes joues mais personne n’y prend garde. Ils sont tous électrisés. Je les hais tous. Mes parents en premier…
Je marche sur la dernière planche. Le gouffre me crache à la figure son haleine enflammée ; je reste immobile, pétrifiée à l’extrême limite de ce voyage sans retour, devant l’horrible spectacle qui paraît à mes pieds. La foule retient son souffle. Mes frères ne veulent pas perdre la face, ils reculent et s’agenouillent pour attraper le bout de la planche ; si je ne saute pas, ils vont la faire basculer et je tomberai malgré tout dans le brasier. Les larmes sèchent maintenant avant même de quitter le coin de mes yeux. J’étouffe.
Soudain, une clameur s’élève de toute part. Je suis trempée. Non, ce ne sont pas mes larmes. Non plus mon sang qui perle sur mon sein. Je lève un bras. Il a changé de couleur. Je ne reconnais pas ma pâleur naturelle. Je suis devenue indigo ! Indigo !!! Je hurle. Tout le monde doit croire que j’éructe ma déception de ne plus pouvoir faire sati. Recouverte d’indigo, je suis maintenant devenue impure pour le sacrifice. Mais je suis heureuse. Heureuse car je vais pouvoir vivre. Vivre !!!
En me retournant, je croise le regard de mes frères et de ma manko. J’y lis de la stupéfaction… et des regrets aussi. Tout contre moi, il y a un homme que je ne connais pas. Il tient une noix de coco ouverte. Elle est maculée d’indigo. C’est lui qui a dû m’asperger ainsi. Et me sauver par ce geste ! Jamais je ne pourrais lui en être assez reconnaissante. Mais qui est-il ? Un homme courageux j’en suis persuadée… pour braver ainsi l’avidité de la foule et l’autorité du nouveau rajah.
Suis-je en train de danser tout en retournant me cacher dans ma cabane en bambou ? Je veux qu’on m’oublie maintenant ! Je ris toute seule en voyant des gouttelettes d’indigo marquer mon passage.
Mes frères quittent le pont et redescendent la rampe ; ils ont la tête basse. Je sens toute l’amertume qui pèse sur leurs épaules. Mais je m’en moque ! Je suis vivante !
Ma manko m’a abandonnée. Tant mieux, je ne supportais pas sa présence permanente derrière mon dos. Je suis enfin seule. Seule, assise dans ma maisonnette à attendre que le coffre funéraire du rajah se consume entièrement. Des volutes de fumée montent des brasiers ; où se trouvent actuellement mes consœurs, toutes les épouses qui ont accompagné notre époux commun, toutes les sati qui n’ont pas eu ma chance ? J’étouffe un rire sous mes mains violettes.
Une question s’insinue dans mon esprit soulagé : qui et pourquoi m’a-t-on sauvée du bûcher ? L’homme n’est pas de la noblesse car je l’aurais reconnu. Et pour manipuler de l’indigo, il faut être de la plèbe. Qu’importe, il m’a sauvée…
Le coffre s’est fondu dans les braises ; la cour se retire, la foule se disperse. Je ne bouge pas. Sur les lieux, il ne reste plus qu’une garde de brahmanes et les parents mâles des sati ; ils vont attendre jusqu’au lendemain matin que les foyers aient suffisamment refroidi pour aller chercher dans les cendres, les os que les flammes n’auront pas calcinés. Ils les placeront dans des urnes funéraires en or. Elles seront alors portées sur un autel magnifique, celle du rajah à l’est, et celles des femmes légèrement plus bas, à l’ouest.
C’est du moins ce que m’avait expliqué ma manko avant que la cérémonie ne commence. Elle voulait que je sois rassurée sur le sort de mes restes. Ce sera pour plus tard. Je ne suis pas pressée !
Je me lève, sors sur le pont. Je domine la place funéraire quasiment déserte mais qui fume toujours. Des hommes s’activent à tout brûler. Tout ce qui a servi à la cérémonie est jeté dans les fosses crématoires : cercueil, pyramides, nattes, tissus, décorations ; à l’exception de quelques étoffes précieuses.
Je décide de quitter ma cabane en bambou avant qu’ils ne la démontent pour la précipiter dans le brasier, accompagnée de sa rampe d’accès et du pont menant au gouffre embrasé.
Un jeune homme m’attend au sortir de ma maisonnette. Il est nu ; seul un pagne lui enserre la taille. Il est nu et il a la peau indigo… tout comme la mienne. Je lui souris. La noirceur de l’indigo fait resplendir la blancheur nacrée de ses dents lorsqu’il me rend mon sourire. Ainsi, voici mon sauveur… Mais qui est-il et pourquoi a-t-il interrompu mon sacrifice ?
Les parents des sati sont au comble du bonheur car du haut du domaine des dieux, elles écarteront de leur tête toute calamité qui pourrait leur advenir.
Par contre, les membres de ma famille doivent être furieux contre moi. Pourtant je n’y suis pour rien. Je n’ai pas cherché à être sauvée !
Et qui prendra soin de moi dorénavant ? Moi, qui n’ai pu être une épouse vertueuse, fidèle au vœu conjugal, une véritable sati. Mais qu’importe, je suis toujours vivante !

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